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AUTHORALAIN GERBER
TITLE
CHET
PUBLISHER
FAYARD (2003)
LE LIVRE DE POCHE (2007)
NOTES
Ce roman ne prétend pas rassembler les témoignages véridiques de l'entourage de Chet, excepté ceux, inédits, de Riccardo del Fra et de Jean Louis Chautemps. Les propos prêtés, par exemple, à Vera, la mère, la confidente, aux musiciens amis ou ennemis, et, bien sûr, à Chet lui-même sont de pures spéculations. Le lieutenant Daniel Bernard Levin ou l'ignoble paparazzi Prezzolini, comme le poète beat Steve Parmighetti sont eux entièrement issus de l'imagination du romancier. C'est ainsi qu'Alain Gerber entend restituer, au plus près, par le biais de la fiction, ce que fut vraiment Chet Baker et il peut bien tordre le cou aux légendes souvent forgées par les musiciens eux-mêmes, la réalité du jazz est bien plus belle sous sa plume.

EXCERPTS FROM THE LIVRE DE POCHE EDITION
PAGE 9 – DEDICATION
J'aimerais aussi dédier ce livre à la mémoire de Michel Graillier et Jacques Pelzer.
PAGE 434 – CHET TALKS ABOUT MICHEL
Pour finir, j'ai choisi le trio comme figure de base, avec un contrebassiste sur lequel je puisse compter en toutes circonstances, comme Riccardo Del Fra, ou bien un guitariste (Doug Raney, Philip Catherine, notamment), ou bien un pianiste (Michel Graillier, dans ce rôle, m'offrit ce que j'attendais). J'avais tenté quelque chose de ce genre pour Dick Bock dès 1957, mais il n'a pas sorti le disque. La véritable inauguration de cette formule a donc eu lieu à Copenhague en juin 79, lorsque j'ai gravé The Touch Of Your Lips en compagnie de Doug (le fils du grand Jimmy) et de ce sorcier de la contrebasse qu'est Niels-Henning Orsted Pedersen.
PAGE 496 - CHET TALKS ABOUT MICHEL
Toutefois, s'il ne fallait que deux noms pour évoquer les opérations alchimiques auxquelles Baker se prêta durant cette période, ce seraient sans doute ceux de Michel « Mickey » Graillier et de Riccardo Del Fra. « J'aime travailler avec eux… Michel Graillier est à mes yeux un pianiste de grand talent… Lorsqu'on envisage de jouer sans batteur, Riccardo, par la précision de son tempo, se révèle l'homme de la situation… Je suis perpétuellement en quête de bassistes qui jouent en plein sur le temps, avec une belle attaque et un son qui se prolonge jusqu'à l'attaque suivante… »
PAGE 504 – RICCARDO DEL FRA TALKS ABOUT MICHEL
Pour en revenir à l'improvisation, aller dans le même sens que Chet impliquait un contrôle du silence et en même temps une rapidité… un peu féline, je crois. Dans son cas, il s'agissait de jongler avec une technique nécessairement limitée, à cause de son handicap (je parle de ses problèmes de bouche). Sa meilleure arme était une rapidité d'esprit qui lui permettait de savoir où s'arrêter dans le débit rythmique de la phrase, à quel moment la faire – éventuellement – changer de direction (plutôt vers le haut, plutôt vers le bas), en quel endroit précis placer un accent, etc., etc. Pour un musicien, pour tout musicien, quel bonheur que de voir un soliste composer et combiner des propositions cohérentes. Dans la plus grande liberté qui plus est, en chevauchant les barres de mesure, en survolant les modulations en un mouvement toujours très horizontal, ce qui ne l'empêchait pas de garder une conscience aiguë de la verticalité (de l'épaisseur harmonique). Michel Graillier, tout comme moi, a tiré parti de cette observation quotidienne. Voilà, ça nous est arrivé (et c'est bien pourquoi j'ai donné ce titre – en anglais : It Happened To Us – à l'une des pièces que nous avons enregistrées dans notre disque en duo pour la compagnie Sketch, en 2002).

Michel est quelqu'un d'admirable. Ce qu'il a assimilé de la fertilité de Chet dans le domaine de la mélodie, il suffit pour en mesurer l'importance de considérer ce que j'appelle ses envolées lyriques (ces fulgurances, sorties je ne sais d'où, qui, au détour d'une phrase, nous épatent) : à mon sens, elles ont ce pouvoir-là. Et si c'est une chose qu'il doit à Chet, il faut se dire qu'il a largement payé sa dette. Bien peu de ses partenaires, peut-être même aucun, lui auront consacré autant d'années, lui auront voué un tel amour. J'irais jusqu'à dire : lui auront donné autant, non seulement de leur existence, mais – si l'on veut bien accepter la nuance : en l'occurrence, elle est lourde de signification – sacrifié autant de leur propre vie.
PAGE 516 - JEAN PHILIPPE COUDRILLE (FICTIOUS) TALKS ABOUT MICHEL
En juin 86, nous avons traversé la Manche. Chet était annoncé au Ronnie's Scott de Londres avec son trio de l'époque, dont j'étais fou (je veux dire encore un peu plus fou que de ses autres formations, depuis que j'avais acheté le disque intitulé Mister B). Michel Graillier l'accompagnait au piano, Riccardo Del Fra à la contrebasse. Normalement, j'y serais allé seul, mais le bruit courait que le groupe devait faire le boeuf avec deux inconnus qui étaient des gens illustres aux yeux de ma copine : un dénommé Van Morrison et un certain Elvis Costello. Le fait que le trompettiste avait pris un chorus dans un album de ce dernier, quelques années plus tôt, avait échappé à ma vigilance. Le tunnel sous-marin n'existait encore qu'à l'état de projet. Pour nous faciliter les choses, nous avons laissé la voiture à Calais.

Je ne sais pas, et je me fiche bien de savoir, ce dont Morrison est capable lorsqu'il se cantonne dans son répertoire. Sur Send In The Clowns, en tout cas, il n'a même pas réussi à me convaincre que j'avais en face de moi, à défaut d'un grand chanteur, ne fût-ce qu'un chanteur professionnel. J'ai vu un type entre deux âges, habillé comme n'importe qui, un peu bedonnant, un peu dégarni bien qu'il portât les cheveux longs ; il ne détachait pas les yeux de la feuille de papier où il avait recopié les paroles. Il chantait comme à la communion de sa petite soeur, avec des gestes qui n'auraient pas franchi les éliminatoires d'un radio-crochet des années 50. Mireille l'eût-elle auditionné à son Petit Conservatoire, ce commis de magasin endimanché en aurait entendu des vertes et des pas mûres ! Mais voilà, il appartenait au gratin des « rebelles », ainsi que les appelait Christophine (rebelle à l'élégance et à la justesse, ça, je le confirme !). Ma compagne était pâmée, comme d'ailleurs les quatre cinquièmes de l'assistance, dont l'émotion embuait le regard.

Costello, lui aussi, avait apporté sur scène ses anti-sèches, mais je n'ai pas détesté sa voix. Élimée sur les bords, effrangée, elle se mariait plutôt bien à la musique du trio. Et puis, tout de noir vêtu, ce type avait plus d'allure que Morrison, malgré ses lunettes à grosse monture et bien que sa façon de bouger manquât de grâce elle aussi.

Le trio, ce soir-là, jouait avec une extrême pénétration, une gravité absolue. Ni « Mickey », ni Riccardo, ni Chet ne relevaient la tête au cours de leurs interprétations. On aurait dit qu'ils se refusaient à lever le regard devant une musique aussi divine que celle qui les traversait comme une vapeur et se matérialisait peu à peu, d'abord fragile, précaire, puis de plus en plus résistante, jusqu'à devenir indestructible, plus inaltérable et plus dense que le bronze.

Chet était pâle, mais, rasé de près, son visage avait, dans la lumière des projecteurs, quelque chose d'immaculé. Cette fraîcheur qu'un filet serré de rides ne parvenait pas à contenir était comme une image, une enseigne, un logo de sa musique. Il était vêtu d'un pull gris à grosses mailles et manches courtes, sur lequel des palmiers bleus m'évoquaient des oiseaux déployant leurs ailes. Ses pantalons étaient enfilés dans des bottes de cuir fauve. Chacune de ses attitudes aurait pu inspirer un sculpteur, et pourtant il n'en calculait aucune. Il ne semblait pas pétri de la même substance que ses deux invités. Là, sur le podium de ce club, il m'est apparu que cet homme qui n'avait nulle part sa place sur cette terre, sinon au bout de sa trompette, était le centre du monde, le roi du monde – et que les personnes déplacées, en fait, c'étaient nous, tous autant que nous étions.

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